Chasser l’orignal entre filles à Terre-Neuve

Hunting Moose with the Girls in Newfoundland

« Si j’avais su avant que la chasse à l’orignal pouvait se faire de cette façon, je m’y serais intéressée beaucoup plus tôt. »


Je reviens de Terre-Neuve la tête remplie de souvenirs. Des kilomètres de marche en forêt, des rires à n’en plus finir, des bottes pleines de bouette et un orignal qu’on est allées chercher nous-mêmes, à la sueur de nos bras. Mais je reviens aussi avec le cœur gros. Parce que je sais que cette expérience-là, je ne pourrai jamais la reproduire chez nous, au Québec. Pas parce que le gibier n’est pas là. Pas parce que le territoire manque. Parce que la façon dont on gère l’accès à nos terres publiques ne le permet pas.


Terre-Neuve : un tag, un tirage, et le bois appartient à tout le monde

À Terre-Neuve, la chasse à l’orignal fonctionne un peu différemment qu’au Québec. Les résidents ont un accès direct aux terres publiques, mais le droit de chasser reste contingenté, puisque tout le territoire est divisé en zones, et chaque année, il faut participer à un tirage au sort pour obtenir son tag.


Cette simple incertitude change tout. Personne ne peut s’approprier un bout de forêt publique, puisque personne n’est certain d’y chasser l’an prochain. Pas de « mon spot », pas de « mon territoire ». Le bois redevient ce qu’il devrait être : un bien commun. À mon avis, c’est un accès beaucoup plus équitable que ce que le Québec nous propose.

On était quatre filles de plein air, pas nécessairement de grandes chasseuses : Marie-Ève avait déjà chassé quelques fois dans le coin, c’était de loin la plus expérimentée et c’est elle qui était sortie au tirage puisqu’elle est résidente du Newfoundland avec son conjoint depuis quelques années. Pour deux autres d’entre nous, Martine et Marion, c’était une première à la chasse. On est parties avec notre stock de camping, l’intention de dormir dans le bois pendant quatre jours, une carabine et nos couteaux de chasse. C’est tout. Pas de quatre-roues. Pas de chainsaw. Pas 250 bebelles. Juste nos sacs à dos et notre ardeur. On a marché des kilomètres au milieu d’un territoire vaste et sauvage. Des couches d’orignaux partout, des traces fraîches dans la boue, ce sentiment d’être exactement là où il faut, au rythme de l’animal plutôt que du moteur.
Puis, le premier après-midi, à 14h30, on a prélevé notre orignal. On l’a éviscéré nous-mêmes. On l’a découpé, on a chargé les quartiers dans nos sacs, et on l’a sorti du bois sur notre dos, kilomètre après kilomètre. Chaque pas pesait. Chaque pas valait la peine. C’est, à mon avis, la façon la plus pure, la plus naturelle et la plus abordable de chasser l’orignal. Ce soir-là, on est revenues à notre campement à 22h30 complètement épuisées, mais remplies d’un sentiment de fierté indescriptible.

La chasse à l’orignal, on nous l’a longtemps présentée comme une affaire de gars, de gros camps et de machinerie. Une affaire où on est invitée, au mieux. À Terre-Neuve, on n’a eu besoin de personne pour nous ouvrir la porte. On a planifié, on a marché, on a tiré, on a éviscéré et on a porté. Il y a quelque chose de profondément puissant à sortir un orignal du bois avec ses chums de filles, le dos en compote et le sourire fendu jusqu’aux oreilles. On ne s’est pas prouvé qu’on était capables. On l’a juste fait. Et c’est exactement ça que je voudrais pouvoir offrir à d’autres femmes ici.


Et au Québec ? Des terres publiques… pas si publiques

Je rêverais d’organiser une chasse à l’orignal sur les terres publiques de la Gaspésie avec ma gang de filles. Même formule : nos sacs, nos tentes, notre carabine, nos jambes. Malheureusement, c’est impensable. Pas à cause de l’orignal. À cause de la peur de revenir au char avec les pneus crevés ou le windshield brisé, parce qu’on aurait osé chasser sur un bout de terre que quelqu’un considère comme le sien. Sur papier, ces terres appartiennent à tout le monde. Sur le terrain, plusieurs secteurs ont leurs « propriétaires » non officiels.


Alors je pose la question : dans ce contexte, comment peut-on prétendre que c’est facile de s’initier à la chasse à l’orignal ? Comment s’attend-on à rejoindre les communautés de plein air, les femmes, les nouveaux chasseurs, quand tout ce qu’on peut leur proposer pour être en sécurité, c’est de payer plusieurs milliers pour un séjour en pourvoirie ou à la SÉPAQ.


Ces services ont leur place. Mais quand ils deviennent la seule “vraie” option sécuritaire, on ne parle plus d’accès au territoire. On parle d’un privilège.

Et si on rendait le bois au monde ?


Je ne dis pas que le modèle terre-neuvien est parfait, ni qu’il s’applique tel quel chez nous, parce que, oui ils ont une population d’orignaux bien plus importante que la nôtre. Mais il prouve une chose : quand l’accès est réellement partagé, le territoire s’ouvre à tout le monde. Aux femmes, aux débutants, à ceux qui n’ont pas de camp ni de budget de pourvoirie. Le Québec a tout ce qu’il faut : des forêts immenses, des orignaux en masse et une relève qui ne demande qu’à apprendre.

Je suis revenue de Terre-Neuve avec un souhait : que le territoire québécois soit vraiment partagé. Que d’autres façons de chasser, plus simples, plus accessibles aient enfin leur place. Que l'on n’ait plus l’impression d’entrer chez quelqu’un quand on met le pied en forêt, mais qu’on se sente chez nous. Et que la relève, une gang de curieux qui ne demandent qu’à apprendre, trouve des portes ouvertes plutôt que des « spots » gardés jalousement.


Les forêts sont là. Les orignaux sont là. Le monde qui veut chasser autrement est là aussi. Il reste juste une question, et elle ne s’adresse pas seulement au gouvernement, mais à chaque chasseur qui tient à son coin de bois :


Qu’est-ce que le Québec est prêt à laisser aller pour que le bois redevienne vraiment à tout le monde ?

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